Les femmes et l’élimination de la faim : l’indissociable lien
Témoignage de Joan Holmes, Présidente du Hunger Project
devant le Groupe parlementaire sur les droits de l’homme
Bonjour. C’est un honneur, M. le Président, que de témoigner aujourd’hui devant le Groupe parlementaire du Congrès des États-Unis sur les droits de l’homme. Je tiens tout d’abord à féliciter le Groupe d’attirer l’attention sur la corrélation directe qui existe entre les femmes et la faim.
Je tiens également à vous féliciter, M. le Président, du leadership que vous exercez personnellement sur cette question, et de vous faire le champion de la prise en compte de l’égalité des sexes dans le cadre du Compte du Millénaire.
Je m’appelle Joan Holmes et j’ai le privilège d’être la présidente du Hunger Project depuis sa fondation en 1977.
J’aborderai ce matin les trois questions suivantes :
· En premier lieu, j’exposerai clairement ce que nous entendons par la « faim chronique » et comment le Hunger Project s’attaque à ce problème.
· En second lieu, j’examinerai le lien puissant et indissociable qui existe entre les femmes et la persistance de la faim, et entre les femmes et l’élimination de la faim.
· En troisième lieu, j’aborderai la question de la durabilité et de l’élimination de la faim.
Je conclurai sur deux recommandations que je soumettrai à l’appréciation du Groupe parlementaire.
Comprendre la faim chronique
Il est important de comprendre la faim selon la définition du concept que j’appliquerai dans mes propos aujourd’hui.
Je ne parlerai pas des famines ni des urgences alimentaires. Les famines ne causent que moins de 8 % des décès liés à la faim. Le reste, 92 %, est le résultat de la faim chronique, de la faim persistante, ce tueur silencieux qui œuvre sans relâche et qui coûte la vie à quelque 20 000 personnes par jour.
La faim chronique n’est pas une question de nourriture. Le monde et la plupart des pays où sévit la faim chronique produisent bien plus de nourriture qu’il n’en faut pour donner à manger à tous.
La faim chronique est une question humaine. Elle se manifeste lorsque les gens n’ont pas les possibilités ou se voient systématiquement refuser les possibilités de gagner assez d’argent, de produire assez de nourriture, de faire des études, d’acquérir les connaissances pratiques nécessaires pour subvenir à leurs besoins fondamentaux et d’avoir leur mot à dire dans les décisions qui touchent à leur vie.
Le Hunger Project
Le Hunger Project est une organisation non traditionnelle, stratégique, catalytique, qui se consacre à l’élimination permanente de la faim chronique dans le monde.
Nous mettons en œuvre des initiatives stratégiques en Inde, au Bangladesh, dans sept pays d’Afrique et dans trois pays d’Amérique latine.
Notre travail consiste essentiellement à mobiliser et à habiliter les gens au niveau de base pour leur permettre d’agir de manière efficace pour mettre un terme à la faim dans leur propre vie.
Nos interventions stratégiques sont associées à des initiatives qui suscitent l’exercice d’un leadership à tous les niveaux de la société, qui forgent des alliances avec d’autres organisations et qui mobilisent la puissance des médias pour appuyer le travail de l’élimination de la faim.
Permettez-moi de mentionner ici quelques-unes de nos initiatives stratégiques :
· L’atelier « Vision, Engagement et Action » montre aux populations au niveau de base qu’elles peuvent prendre leur destinée en main et les habilite à prendre des mesures décisives pour éliminer la faim à leur niveau. Près de 2 millions de gens ont été mobilisés par ces ateliers.
· Notre Initiative de l’Agricultrice africaine productrice de cultures vivrières est conçue pour donner de la visibilité aux agricultrices africaines et à leurs contributions et pour assurer leur promotion économique, par un programme de crédit, d’épargne et de formation.
· En Asie du Sud, nous dispensons une formation au leadership et à la promotion des femmes des communautés de base nouvellement élues membres des assemblées parlementaires locales.
· Nous sommes l’organisation qui décerne le Prix Leadership Afrique pour l’élimination permanente de la faim, qui est connu sur le continent africain comme le Prix Nobel de l’Afrique.
· Et tout récemment, nous avons élaboré conjointement avec des dirigeants de huit pays d’Afrique un atelier sur le VIH/sida, conçu pour amener les populations au niveau de base à examiner les attitudes néfastes dans les relations entre hommes et femmes qui contribuent à la propagation du VIH/sida et à les modifier.
Nous sommes libres de lancer des initiatives novatrices étant donné que plus de 90 % de nous ressources financières proviennent de contributions individuelles de milliers d’Américains et d’autres personnes motivées du monde entier.
Étant donné que nous fondons toutes nos stratégies sur le leadership local, les ressources locales et l’autosuffisance, nous sommes en mesure d’atteindre des millions de gens avec un budget très modeste, toute juste 7 millions de dollars cette année.
Le monde fait-il des progrès ?
Au cours des 25 dernières années, le monde a fait des progrès. Le nombre estimé de gens qui meurent chaque jour des suites de la faim est tombé de 41 000 par jour à 20 000 par jour.
Si la communauté mondiale n’a pas été encore plus efficace dans ce domaine, c’est parce qu’elle a considéré à tort les gens qui souffrent de la faim comme la source du problème plutôt que comme les détenteurs de la solution. Les gens qui ont faim ont été identifiés en tant que bénéficiaires passifs de programmes au lieu d’être perçus comme les principaux auteurs et acteurs de leur propre développement.
Selon notre analyse, la faim qui continue de sévir est causée le plus directement par des faits sociaux profondément enracinés, et tout particulièrement par la subjugation, la marginalisation et la « déshabilitation » graves des femmes.
Il est reconnu de plus en plus largement que la discrimination à l’égard des femmes est la cause fondamentale de la faim. Parallèlement, force est de constater le fait regrettable que les politiques et les programmes des nations et de la communauté mondiale n’ont pas tenu compte de cette réalité reconnue.
Les femmes sont les plus touchées par la faim
Lorsque nous parlons de gens qui ont faim, nous parlons essentiellement de femmes et d’enfants.
Les pauvres du monde sont, dans leur vaste majorité, des femmes et l’écart entre les femmes et les hommes prisonniers du cycle de la pauvreté a continué de se creuser au cours de la décennie écoulée.
Au niveau mondial, 80 % des réfugiés sont, estime-t-on, des femmes et des enfants. Les deux tiers des illettrés du monde sont des femmes et de même, sur les millions d’enfants non scolarisés, les deux tiers sont des filles.
Les conditions sociales qui refusent aux femmes leurs droits les plus fondamentaux sont maintenues en place par la violence et par la menace permanente de violence. En ce siècle nouveau, en 2003, il est affligeant de constater que de nombreuses sociétés qui trouvent toujours acceptable et justifiable de battre, de violer, de lapider, de brûler, de défigurer et de tuer les femmes.
Trois facteurs qui font des femmes des agents essentiels de l’élimination de
la faim
Examinons trois facteurs qui font que l’élimination de la faim passe fondamentalement par les femmes :
· Il y a tout d’abord le lien indissociable qui relie le bien-être des femmes et la santé générale de la société;
· Il y a ensuite le rôle immense des femmes, mais toujours largement ignoré et non appuyé, en tant que productrices;
· Il y a enfin le leadership des femmes, composante nécessaire de l’élimination de la faim.
Le bien-être des femmes et la santé de la société
S’agissant du bien-être des femmes et de sa relation avec la santé de la société, tournons nos regards vers l’Asie du Sud.
L’Inde et le Bangladesh possèdent dans leur population plus d’un tiers des gens qui souffrent toujours de la faim. Leurs taux de malnutrition sont parmi les plus élevés au monde. Un tiers des bébés du Bangladesh et un quart des bébés de l’Inde sont à la naissance d’un poids inférieur aux normes et malnutris. La proportion pour l’Afrique est de 12 %.
Pourquoi, nous nous le demandons, ces taux sont-ils aussi élevés au Bangladesh et en Inde, pays qui ont atteint l’autosuffisance alimentaire ? En fait, l’Inde possède dans ses entrepôts plus de 40 millions de tonnes d’aliments excédentaires.
Pourquoi les taux de malnutrition de l’Asie du Sud sont-ils supérieurs à ceux de l’Afrique, dont nous savons qu’elle est considérablement moins développée ? En 1996, l’UNICEF a commandité une étude qui fait marque pour répondre à cette question. Le rapport de l’étude, intitulé « L’énigme asiatique », conclut : « Les taux de malnutrition exceptionnellement élevés de l’Asie du Sud plongent leurs racines dans le sol de l’inégalité des hommes et des femmes ».
Nous avons toujours su que la santé de la mère était le facteur le plus important dont dépend la santé de son enfant. De nouvelles données scientifiques révèlent qu’il ne s’agit pas seulement de la santé de la mère pendant sa grossesse, ni même au cours de toute sa vie, mais qu’il faut remonter avant cela, au moment où elle était elle-même dans le ventre de sa mère.
Voici comment se déroule le cycle de la malnutrition insidieux qui persiste en Asie du Sud.
En Inde et au Bangladesh, la petite fille naît malnutrie et à un poids insuffisant. Elle est moins allaitée que ses frères et son alimentation est moins nutritive. Elle se voit souvent refuser les soins de santé et l’éducation.
Elle est obligée de travailler dès son enfance. Sa charge de travail augmente progressivement de manière significative, même lorsqu’elle est enceinte. Mariée jeune, souvent dans son adolescence, elle fait des grossesses précoces.
Elle est d’un poids inférieur à la normale et malnourrie lorsqu’elle met au monde ses enfants qui naissent à un poids insuffisant et malnourris. Et le cycle se perpétue.
Même au Punjab, région de l’Inde où la révolution verte a connu les plus grands succès, ce cycle et ces taux de malnutrition élevés persistent.
Les femmes et la production alimentaire
En ce qui concerne le rôle des femmes dans la production, de même que nous devons nous habituer à penser « femmes » quand nous pensons aux « gens qui ont faim », nous devons penser « femmes » quand nous pensons « producteurs alimentaires » dans le monde en développement.
Mais, je regrette de le dire, ce n’est pas ce que nous faisons et les femmes ont été dans une grande mesure laissées à l’écart de l’aide au développement et des programmes axés sur le développement agricole.
Les femmes rurales produisent la moitié de la production alimentaire au niveau mondial et de 60 à 80 % de la production alimentaire dans la plupart des pays en développement. Cela est vrai pour l’Asie du Sud et particulièrement vrai pour l’Afrique.
En Afrique subsaharienne, les agricultrices produisent 80 % de la nourriture de l’Afrique, assurent la vaste majorité du traitement, du transport, de l’entreposage et de la commercialisation de la nourriture de l’Afrique et fournissent également 90 % de l’eau, du bois et des autres combustibles en dépit du fait qu’elles ne possèdent que 1 % des terres, qu’elles bénéficient de moins de 7 % des services de vulgarisation agricole et qu’elles obtiennent moins de 10 % du crédit accordé aux petits exploitants agricoles.
En conséquence, l’Afrique subsaharienne est la seule région du monde où la production agricole a baissé, et dans des proportions significatives.
Les agricultrices africaines sont le plus souvent malnourries, illettrées et n’ont pas voix au chapitre dans les décisions qui touchent à leur vie.
Et comme si cette réalité n’était pas assez sombre, nous devons aussi reconnaître que les agricultrices africaines sont durement frappées par le VIH/sida et que la production alimentaire s’en ressent.
Les familles touchées par le VIH/sida voient leur production alimentaire diminuer de 40 %.
L’épidémie se propage de manière incontrôlée en Afrique, en raison de l’inégalité des sexes. Les taux d’infection des jeunes femmes sont du double de ceux des hommes. L’inégalité des sexes garde les femmes dans l’ignorance de la prévention et incapables de se protéger.
Le résultat est qu’il existe une corrélation directe entre le statut inférieur des femmes, la violation de leurs droits de la personne et la transmission du VIH.
Le leadership des femmes
Le troisième lien critique entre les femmes et l’élimination de la faim est celui de l’exercice du leadership des femmes.
Dans les pays où la faim sévit, les femmes sont chargées des tâches relevant de domaines clés pour éliminer la faim : la santé, la nutrition et l’éducation familiales et, de plus en plus, les revenus familiaux. Et pourtant, elles se voient systématiquement refuser les informations, l’éducation et la liberté d’action dont elles ont besoin pour s’acquitter de ces responsabilités.
Quand les femmes peuvent participer aux processus décisionnels, elles modifient l’ordre du jour du développement pour prendre en compte les questions essentielles pour satisfaire aux besoins fondamentaux. Elles placent la santé, l’éducation et la génération de revenus au tout premier rang des priorités.
Quand les femmes occupent des postes où elles peuvent exercer leur leadership, elles cherchent à remédier aux problèmes sociaux. Elles prennent des mesures contre la dot, la violence familiale, le mariage des enfants et l’emploi de main-d’œuvre enfantine. Elles aident les autres femmes à prendre connaissance de leurs droits.
Dans ces postes de leadership, les femmes entreprennent de modifier les relations entre les hommes et femmes et de remettre en question les systèmes patriarcaux profondément ancrés.
En Inde et au Bangladesh, il se présente aujourd’hui une extraordinaire possibilité : de nouvelles lois exigent qu’un tiers de tous les sièges des assemblées parlementaires élues au niveau local soient réservés aux femmes. Ce qui fait que dans la région du monde où les femmes ont été le plus subjuguées, plus de 5 millions d’entre elles sont entrées dans la vie politique en se présentant aux élections et 1 million ont été élues au niveau local, soit davantage que dans tous les autres pays du monde réunis.
Je considère un tel transfert de pouvoir opéré en faveur de ce million de femmes, qui sont souvent elles-mêmes illettrées et malnourries, la plus grande expérience sociale de notre époque.
Durabilité et élimination de la faim
M. le Président, l’importance que vous attachez à la durabilité est essentielle. L’élimination permanente de la faim ne sera possible que lorsque le monde aura reconnu que les ressources les plus importantes pour y parvenir sont la créativité et la productivité des gens qui ont faim.
Lorsque les gens qui souffrent de la faim en ont la possibilité, ils mettent un terme à leur propre faim et ils le font de manière durable.
M. le Président, nous sommes, au Hunger Project, indéfectiblement déterminés à assurer l’élimination permanente de la faim. C’est cette détermination qui nous a conduits à faire de la promotion des femmes notre plus haute priorité.
Recommandations
Ceci m’amène, M. le Président, à mes recommandations, qui seront brèves.
Je recommande que le présent Groupe parlementaire reconnaisse que la plus grande violation des droits de la personne dans notre monde continue d’être la subjugation des femmes et que la persistance de la faim en est la plus grave conséquence.
Je recommande que le Groupe parlementaire demande un ré-examen attentif de l’aide des États-Unis pour faire en sorte que la majorité des ressources soit allouée à la promotion des femmes.
La nouvelle législation dite « GAINS » ciblant spécifiquement les femmes et les filles au niveau mondial, qui sera soumise au Congrès sous peu, constitue un pas dans la bonne direction. Le travail réalisé au moyen du Compte du Millénaire offre une possibilité immédiate d’allouer des ressources à ces agents clés du changement en vue de l’élimination de la faim que sont les femmes, dans tous les pays en développement.
Sur ces quelques recommandations, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les membres du Groupe parlementaire, je vous remercie de votre attention.